ANDRÉ WOGENSCKY

Le volume et la forme unique

Elle est UN volume dans l’espace. Un volume unique. Donc UNE FORME dans le sens où l’allemand dit « gestalt », qui n’a pas, je crois, d’exacte traduction en français.

Une forme où l’on peut voir des formes. Mais précisément si l’on isole celles-ci pour les voir dans leur individualité, comme des formes séparées ayant une individualité en elles-mêmes, cela prouve bien qu’elles ne sont qu’une partie d’un tout, qu’un élément d’un ensemble.

C’est donc une forme complexe, faite et enrichie de formes secondaires qui la constituent. Mais celles-ci entrent dans un jeu où elles perdent, où elles doivent perdre leur propre philosophie. Leur propre unité se fond dans l’unité générale.

C’est une forme complexe et riche, mais simple parce qu’elle est unique.

Ce volume, cette forme spatiale est limitée par des surfaces qui décrivent la forme dans l’espace. Elles séparent l’intérieur de l’extérieur. Ce sont elles que nous voyons, et qui nous permettent de voir et de percevoir le volume.

Comment nous percevons la forme

Nous PERCEVONS cette forme.

C’est beaucoup plus que la voir. C’est-à-dire qu’intervient ici tout le jeu de nos réactions physiologiques et psychologiques qui va nous conduire, en la percevant, peut-être à la comprendre, et peut-être à la trouver belle, et à l’aimer.

Beaucoup de facteurs vont intervenir dans cette perception.

D’abord l’impression de forme proprement dite, c’est-à-dire : est-ce un cube, ou un cylindre, ou une sphère, délimitées par des surfaces planes, ou courbes ?

Puis les proportions, ou rapports entre les grandeurs des parties, qui vont nous conduire à percevoir une cadence, un rythme, où nous trouverons, soit désaccord et discordance, soit accord et harmonie.

Le jeu des proportions et l’échelle humaine

Les dimensions, c’est-à-dire les proportions par rapport à nous. Et ce jeu de grandeurs dont il vient d’être question prend aussi une importance particulière parce qu’en réalité nous en sommes un des éléments, non point passif mais actif.

Veut-on un exemple pour faire comprendre ce que je veux dire ? — Nous n’aurions pas la même perception d’une architecture si nous avions $175\text{ m}$ de taille au lieu de $1{,}75\text{ m}$. — Et je ne veux absolument pas faire allusion ici à l’aspect utilitaire de l’architecture qui nécessite évidemment que les dimensions de celle-ci soient adaptées à nos propres dimensions humaines. Je pense uniquement au sentiment esthétique tout différent que ressentirait un homme devant les pyramides de Gizeh s’il avait lui-même, de taille, la moitié de leur hauteur.

Donc jeu de formes et de grandeurs où nous intervenons nous-mêmes comme acteur, comme élément de comparaison et comme agent comparateur, parce que nous jugeons et pensons par rapport à nous. Mais il faudrait avoir la place, et le talent, de montrer ici que nous comparons et confrontons, non seulement avec notre corps humain, mais avec les jeux de fers et de grandeurs que nous imaginons et que nous pensons.

Matières, couleurs et unité globale

Jeu de matières encore, parce que nous percevons des impressions de matière, suivant les matériaux dont est construite l’architecture et que voit notre œil, ou que touche notre main.

Jeu de couleurs enfin, parce que la perception des couleurs s’accompagne, pour nous, de réactions complexes de notre corps et de notre esprit.

Donc nous percevons l’architecture sous tous ces aspects trop brièvement énumérés. Ils ont des réactions les uns sur les autres, car ils ne sont en réalité que des angles de vision d’une même chose parce qu’il n’y a pas de forme sans dimensions, de dimensions sans proportions, de forme sans matière ni sans couleur.

Il n’y a pas non plus d’architecture sans œil pour la voir, sans homme pour la percevoir et sans cerveau pour la penser.

De la perception à l’idée de Beauté

Devant cette FORME, cet étrange morceau d’espace aux si multiples aspects, nous allons arriver par un processus organique et psychique encore à peu près inconnu, soit à un désaccord, une incompréhension, une réaction d’opposition que nous traduisons par laideur, soit au contraire à une résonnance, à une correspondance qui provoquent une sympathie, puis une véritable compréhension intérieure et intime qui mène à une découverte de richesses que nous voulons assimiler.

De même que compréhension contient préhension, comprendre nous fait désirer prendre.

C’est le désir puissant de lien, de communion, d’identification, de pénétration, l’amour qu’avec joie nous traduisons par BEAUTE.

A. Wogenscky

11 octobre 1953.